Fabienne MASSIANI-LEBAHAR

 

Alladine, Ariane et Barbe-Bleue

Lorsque le rideau s ‘ouvre sur la brume, émerge le personnage somptueusement diaphane d’Alladine, regard tourné vers l’ailleurs. Les jalons sont alors posés du mystère ésotérique de la perte de soi que Stefano Poda via le livret de Maurice Maeterlinck instaure d’emblée en référence à la captive, qui a déjà su laisser s’envoler loin son âme, pour ne pas sombrer.
L’arrière plan du décor fait d’un mur de corps enchevêtrés, dont les postures de souffrance ou d’extase supposent toutes les étapes de la Passion, se dresse en supportant des escaliers et les paliers de portes entrouvertes sur un inconnu infini. Alladine et les autres femmes de Barbe-Bleue y cheminent et s’y emmurent, telles les cloitrées des Ordres séculaires.
Alladine gravit les marches, puis les redescend, s’agrippant à chacun de ces corps comme pour les délivrer d’une souffrance consentie, les révéler à tous les protagonistes de cette Mythologie du tyran vénéré ; puis s’évanouit dans les dédales d’un labyrinthe isolant toute les femmes en une seule architecture. Le piège est là, qu’Ariane voudra ouvrir pour ses semblables. Mais elles n’accepteront du dehors que sa sublimation et le bonheur d’une Nature entrevue, retournant vers un destin connu donc préféré, à l’intérieur du Château. Leurs voix s’envolent, superbes, tandis que la gravité de celle du maître des lieux conduit, par sa tessiture, inexorablement vers les ténèbres.
La liberté ne peut provenir du dehors, mais survit en chacune, tout comme la tyrannie reste vouée à l’enlisement.
La blondeur immatérielle de Dominique Sanda qui incarne cette sérénissime Alladine au mutisme sacrificiel, se révèle dans le volume généreux de ses vêtements d’Altesse, tissant rigoureusement lien entre les autres qu’elle étreint un à une dans l’Amour, ou le Noli me Tangere d’une crainte soudaine de les frôler. La voilà transfigurée, dans l’immatérialité du miroir où se reflètent tous les caractères évoluant dans cet opéra empreint des puissances musicales sombres de Paul Dukas, fixant solennellement la dramaturgie des personnages: Barbe-Bleue, ses femmes, ses maitresses, ses rivaux, ses bourreaux, en une errance naturaliste fantomatique où l’animisme trouve place, inlassablement.
Maurice Maeterlinck livre par son texte onirique les sentiments profonds de chacun, l’emprise de la multiplicité des émotions transcendées, et nous laisse par l’interprétation magistrale du Silence, incarné absolument par Dominique Sanda, à la complexité du Monde.
À sa spirituelle magnificence.

Fabienne Massiani-Lebahar, avril 2019


"À paraître : Marcellus et autres nouvelles fantastiques"

"Finalement Annette ne s’était jamais rebellée, elle. Bien au contraire, puisque sur les traces de ses parents, elle avait gravi tous les échelons qui la menaient aujourd’hui, tout près de ces bords de Seine, à son labo d’anthropologie voué à l’étude des Tropagati.

« Son labo » n’est pas un terme impropre, car sans elle, ces Tropagati seraient restés d’illustres inconnus,et le CNRS n’aurait pas jugé bon qu’Annette, chercheuse parmi les chercheuses (soit fauchée parmi les fauchées) intègre l’EHESS et jouisse de ce petit bout de bureau non climatisé pour travailler.

Oui, Annette avait eu du bol, finalement. Apte à toute expédition, depuis le lot de vacances invraisemblables passées en famille aux fins fonds de nulle part, elle tombait un beau jour par hasard, sac au dos et sandales avachies, sur une tribu encore non recensée.

Sept familles avec des rites un peu différents auront donc été la chance de sa carrière."

Marcellus, extrait, février 2018

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