Fabienne MASSIANI-LEBAHAR

 

auteur

 

SAINT GILLES

HISTOIRE DES FRANCHISSEMENTS DU PETIT RHONE

La position remarquable de Saint-Gilles au sein de l’Europe du Sud est à l’origine des enjeux liés au développement des voies autour de la cité : la route, certes, qui jadis était seule à relier la Normandie à la Méditerranée, mais aussi les ouvrages d’art successifs, qui permettaient de faire communiquer les deux rives du Petit-Rhône.
Des bacs aux ponts bateaux, des différents ponts suspendus au pont provisoire Bailey, les auteurs ont retracé l’histoire et les techniques de ces ouvrages d’art pour conclure par la présentation du nouveau pont, de type bow-string, que la direction départementale de l’Équipement du Gard vient de faire construire. Cette dernière réalisation synthétise à merveille les efforts mis en œuvre par l’homme, depuis des siècles, afin de répondre au mieux à toutes les contraintes de ce site exceptionnel. Le bow-string, avec son arcature aérienne, symbolise le lien entre deux départements, le Gard et les Bouches-du-Rhône et, au-delà, entre deux régions de l’arc méditerranéen, le Languedoc-Roussillon et la Provence-Alpes-Côte d’Azur.

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BESTIAIRE

La chouette, fidèle à sa réputation, observe,

guettant faits et gestes d' une malade, du haut

de la tringle à rideaux de sa chambre.

Elle ne quittera effectivement le lieu qu'une fois

le danger de mort évincé, eu égard au diagnostic vital,

préalablement engagé.

Regard vif, bec court, plumes lisses, elle fait

preuve d' une grande efficacité. Qui dira de son espèce,

après ça, qu'elle ne porte pas bonheur ?

 

Editions Racine / Paris - 2008

Recueils disponibles :

librairie Galerie Racine-Paris : lien

librairie Vents d u Sud-Aix en Provence

 

Lecture-rencontre,

autour du "bestiaire',

le 4 juin 2009

19h à la librairie vents du sud - Aix-en-Provence

Fabienne Massiani-Lebahar - auteur

Elisabeth Le Chevrel - comédienne
Isabelle Icard - professeur de philosophie

 

 

 

 

 

INTRUSIONS DANS UNE BANALITE

"Dans l'état de la dorrne-veille, la tête posée sur l'oreiller, se recréent les images du rêve de la veille.

Puis, elle s'endort. Ses souvenirs se calent suivant la clarté d'une scène ou l'éclat des visages d'acteurs disparus de sa vie ou du monde.

Sa réminiscence devient alors universelle.

Elle rêve."

Editions Racine / Paris - 1998

Recueils disponibles :

librairie Galerie Racine-Paris : lien

librairie Vents d u Sud-Aix en Provence

librairie Tropismes-Bruxelles : lien

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JOUR APRES JOUR

"Lorsque l'avion survole la mer

rien ne laisse à penser

que persiste l'échelle humaine

puisque rien ne se sent

ni ne se sait

des drames quotidiens

de si haut"

Editions Racine / Paris - décembre 1999

Recueils disponibles :

librairie Galerie Racine-Paris : lien

librairie vents du Sud- Aix en Provence

librairie Tropismes-Bruxelles : lien

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- A DEUX PAS DE MICHELE NOIRET

Ils étreignent Michèle, puis s'en saisissent par chaque aisselle. Le groupe ainsi constitué la transporte, pour l'ensevelir dans une respiration.

Disparition

Ne persistera alors que l'image fugace de l'instant précédent, et sa mue dans le dédoublement reptilien d'un ultime soubresaut ondulant.

Editions Racine - Paris (2005)

Recueils disponibles :

librairie Galerie Racine-Paris : lien

librairie vents du Sud- Aix en Provence

librairie Tropismes-Bruxelles : lien

L'article de Michèle PAOLI :

http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2006/07/fabienne_massia.html

 

 

 

MORTIBUS

Editions Racine / Paris - (2006 )

Recueils disponibles :

Librairie Galerie Racine-Paris : lien

Librairie Vents d u Sud-Aix en Provence

Librairie Tropismes-Bruxelles : lien

Librairie l'Histoire de l'oeil - Marseille VIème

 

 

 

LETTRES A UN DANSEUR

Editions Racine / Paris - (2007)

Recueils disponibles :

Librairie Galerie Racine-Paris : lien

Librairie l'Histoire de l'oeil - Marseille VIème

Le site de la Compagnie Campo

 

 

 

« Humus corpi-i  »

2006-2007, scénario chorégraphique

Compagnie Marie-Hélène Desmaris Région PACA

 

 

 

 

POESIE 1

 

 

 

 

 

UN ÉTRANGE VOYAGEUR

Sans bruit, le train s'arrêta un peu après le dernier repère du quai.

Il avait le même air absorbé depuis le début du voyage, en dépit des variations brutales de physionomie des paysages. Il restait immobile et droit, tournant distraitement de temps à autre l'alliance de sa main gauche.

Ce jour-là, le contrôleur se montra plus tard qu'à l'ordinaire, et lui réclama son titre de transport. Ainsi se leva-t-il en quête du billet, dévoila sous son pardessus un autre costume, puis encore un autre, puis un pyjama. Contrarié par le regard des autres voyageurs, il leur avoua plus tard qu'il avait pris, la nuit même, la décision brutale de tout quitter et d'emporter le minimum nécessaire, afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme et de ses trois enfants. Une prostituée voyageant dans le même wagon, très émue par son histoire, le félicita très sincèrement pour son courage.

 

Revue Vagabondages n° 23/ Les femmes et la poésie

Le cherche-midi éditeur-sept. 2000

 

 

Lectures et rencontres :

Lecture de "A deux pas de Michèle Noiret",

Par Elizabeth LeChevrel

Bibliothèque royale de Belgique, le 11/04/2006 à 17h45

 

Lecture de "Voix de femmes : qu'est-ce qui les pousse à écrire ?"

soirée organisée par la LGR

Lectures de textes extraits du "Cabinet de Curiosités" par Elizabeth LeChevrel

créé à partir de "Jour après jour" et "Intrusions dans une banalité.

à l' Entrepôt, Paris, le 13/06/2006 à 19h

 

 

 

Extrait de la revue "Nouvelles de la Danse" d'avril 2006

Fabienne Massiani-Lebahar,

A deux pas de Michele Noiret,

Librairie-Galerie-Racine, Paris 2005, 64 p.

Connue comme auteure de prose poétique, Fabienne Massiani-Lebahar écrit également des scenarii chorégraphiques qui n'ont rien de théâtral ou de dramaturgique puisque leur but est d'interroger le geste, de trouver un métalangage au-dela de la chorégraphie. C'est par cette voie qu'elle rencontre, lors d'un festival, Michele Noiret. D'emblé, elle est touchée par son travail «sur la mémoire, sur des écritures qui cherchent a aller a l'essentiel: les corps, la mort, la vie...». Un travail, précise Fabienne Massiani-Lebahar, «qui échappe a la mode meme si les nouvelles technologies y sont présentes - «car elles ne font qu'affiner les intentions premieres, dans une sorte de voyage parallele dans la micro ou métaphysique.» Influencée par la littérature, l'oeuvre de Michele Noiret révele un élément commun de plus aux yeux de l'auteure qui dans sa propre démarche essaie de trouver une correspondance entre la danse et l'écriture. En une seule nuit, a la suite de la vision de Territoires intimes, elle trouve la trame de ce livre; une sorte d'état des lieux, une narration géographique «a deux pas d'elle», la chorégraphe-danseuse, en tant que spectatrice. Il ne s'agit pourtant pas ici de relater, mais d'etre au cceur du spectacle: In Beetween, Sait-on . arnais, Solo Stockhausen, -Les Familiers du Labyrinthe pour l'Opéra de Paris,... Dans un style de prose poétique qui lui est propre, Fabienne Massiani-Lebahar nous entraîne au cceur de la matiere ou plutôt des matieres. Extrait: Saisir le mouvement le pousser au bout de l'enchaînement, tout en le sachant voué a la disparition, puisqu'un geste ne se reproduit a l'identique rigoureusement jarnais. Troisieme scene. Michele s'avance, transperce, traverse, transgresse un bleu, électrique, ou élec-tromagnétique, ou électronique persistant, dans la pluralité des figures : une, deux, puis trois, alliant la solitude a son double jusqu'à la tripartie. Les trois évolueront dans cet espace anarchiquement éclaté en systemes bi planaires, (/) qui ne s'appréhendent que par la dichotomie jour-nuit. Une écriture qui transcende la forme choisie pour sa publication, soit un petit carnet de format A5 sans aucune photo. Un choix d'éditeur audacieux, que nous ne ne pouvons qu'encourager, tant la véritable écriture de la danse se fait rare."

Béatrice Mener

 

 

« Regard pur parmi les ombres »

Lecture à consulter sur le site internet www.emmanuel-muheim.com, rubrique « regards »

Avril 2004, Répétition publique

Chapelle St Barthélémy de Vaugines (Vaucluse)

par Mady Mantelin

 

« Au gré des souffles »

Juillet 2003, Lectures chorégraphiées

Atelier Cézanne d' Aix en Provence

par Mady Mantelin

 

 

L'écriture de la danse

Intervention dansée: Sylvie Tornier à la Librairie « l'Histoire de l'il »

Le parcours chorégraphique est écrit.

Il se construit et se déroule comme une narration.

De là naît l'imbrication entre la danse et l'écriture, qui se nourrissent perpétuellement l'une de l'autre.

Les recueils « Lettres à un danseur », destinées au danseur Marco Becherini (éditions Librairie-Galerie-Racine) puis les scénarios « Au gré des souffles et Humus corpi-i » (compagnie Marie-Hélène Desmaris) s'articulent sur ce rapport, où tantôt le danseur s'approprie le texte, tantôt l'auteur reconstruit sa propre chorégraphie.

Textes: Fabienne Massiani-Lebahar

Lecture: Elizabeth Le Chevrel

Chorégraphie: Marie-Hélène Desmaris

 

Cahier Octave Mirbeau n° 17 - 2010

Quelques figures animalières dans l’œuvre
d’Octave Mirbeau


L’homme et la bête…

Tout au long de son œuvre, Octave Mirbeau évoque largement la nature. Les animaux occupent ainsi une place prépondérante, qui ne cernera que plus finement l’humanité, ici dans son rapport dialectique homme-bête. Ces comportements n’échapperont donc pas au savoureux décorticage auquel OM nous a accoutumés.Pour ce qui est de la faune, un panel d’espèces et de races se recense effectivement : petits ou gros animaux, sauvages et domestiques, issus de contrées exotiques et lointaines, ou de sphères toutes proches, des zones rurales ou citadines.


Les oiseaux

Parmi les figures les plus remarquables et les plus préservées, se trouvent les oiseaux, comme emblèmes de pureté, de l’accord possible avec l’idéal du ciel. Au-delà de la terre et de ses turpitudes, ils font l’admiration des cœurs purs, ou en passe de le devenir, comme le petit Georges dans L’Abbé Jules : « Ils couraient au milieu des fleurs, après des belles bêtes…Sur les arbres il y avait des perroquets et des oiseaux de paradis, et des paons sauvages… 1», où l’abbé Jules lui-même dans ses odes à la Nature : « …il restait là, à regarder passer le vol farceur des geais, à suivre, dans le ciel, l’ascension des grands éperviers…Et les oiseaux, à qui il jetait des miettes de pain et des grains de blé, le suivaient parfois en tourbillonnant autour de lui. 2 ». Fruits de la projection d’une souffrance, comme celle de Jean Mintié et Juliette dans Le Calvaire : « Pourquoi des oiseaux sombres volent-ils dans des clartés subites ? 3 », ils témoignent de la tristesse de ceux qui, les voyant évoluer, libres, dans « le grand ciel », n’en regrettent que plus leur misérable condition humaine.Les personnages avides qui les exterminent, comme tout ce qui se dresse sur leur chemin, y perdront leur propre part de nature ; tel ce voyageur normand débarquant au Tonkin, attiré par un tourisme homi et ornithocide, dans Le Jardin des supplices, ou encore Isidore Lechat dans Les affaires sont les affaires : « Tu ne sais pas que les oiseaux sont les pires ennemis de l’agriculture... Des vandales… Mais je suis plus malin qu’eux, je vais tous les tuer. Je paie deux sous le moineau mort, trois sous le rouge-gorge et le verdier... cinq sous la fauvette…sixsous le chardonneret et le rossignol…Un rouge-gorge, c’est ma foi vrai. Ah le salaud ! 4» La beauté de certains volatiles, les cigognes alanguies et les paons – paradoxalement superbes charognards - participe à la somptuosité du décor, dans Le Jardin des supplices. Le paon, reste un élément récurrent; l’occire deviendra une forme d’appropriation du beau, comme pour Lucien, l’artiste désespéré de Dans le ciel, conduisant inexorablement à sa destruction, et celle de l’innocente et magnifique bête : « Le paon s’étira, gonfla ses plumes…ils nous regardait avec son œil de perle noire anchâssée dans une doublure de velours blanc et noir.  / Des paons accroupis dans les pensées… Des paons glissant dans les pavots…Les paons dessinés plume par plume… / L’après midi jusqu’au soir il dessinait son paon. Il fit des paons tristes, des paons ivres, des paons fous…une façon resplendissante de relever et de développer sa queue magique qui mettait Lucien en joie, en délirant de joie. [ …] près du paon mort, le col tordu, Lucien étendu dans une marre de sang, toute sa barbe souillée de caillots rouges, Lucien l’œil convulsé, la bouche ouverte en un horrible rictus, gisait. 5» 


Les cervidés

L’homme, ne jouissant dans sa médiocrité que du spectacle de l’agonie, reste dans un rapport à l’animal exclusivement destructeur. Ainsi, dans Dans le ciel, ce receveur de l’enregistrement qui « avait débuté dans un petit canton des Alpes. Il y avait chassé le chamoix… Lorsqu’il racontait ses prouesses, dans les montagnes au bord des précipices, où grondent les torrents tragiques, charrieurs de cadavres inconnus… les chamois bondissants, les coups de feu : “Pan !Pan !” et  le déroulement sur les rochers neigeux, sur les rochers sanglants, de la bête frappée à mort… 6».De même, dans Dingo, « des familles entières de petits bourgeois, de paysans, d’ouvriers », venus en foule « pour assister à la mort, au dépècement de quelque chose de vivant… Mais non, le cerf ne leur fera pas cette “sale blague” de mourir aux étangs…Il mourra, là, devant eux, en pleine Seine… On dirait un massacre, un pillage, le sac d’une ville… sauvagerie, exaltation homicide7 ».


Les petits mammifères

Quelques petits mammifères champêtres sont également en proie aux caprices des hommes. Soit putois et belettes empaillés dans des postures grotesques par le capitaine Debray de L’Abbé Jules: : « Chaque famille possédait au moins un spécimen du talent de notre cousin, et l’on ne pouvait entrer à cette époque dans une maison sans y voir à la place d’honneur un de ses animaux assis sur une planchette de bois et se livrant à des gesticulations badines, généralement empruntées à la mimique des écureuils. 8» . Soit élevés, apprivoisés, puis soudainement massacrés, tel Kléber, le furet domestiqué, un temps épargné, puis tué et englouti tout crû, par son maître le capitaine Mauger dans Le Journal d‘une femme de chambre, dévorant avidement et compulsivement tout ce qui bouge : « Il n’y a pas d’insectes, pas d’oiseaux, pas de vers de terre que je n’aie mangés. J’ai mangé des putois et des couleuvres, des rats et des grillons…9». Ces petites bêtes très proches des hommes, hériteront parfois de leurs travers, comme le hérisson domestiqué de Georges Vasseur, qui prendra goût à l’alcool, jusqu’à en périr dans Les 21 jours d’un neurasthénique : « Un matin, je le trouvai étendu sur sa litière. Il ne se leva pas à mon approche. Je l’appelai. Il ne bougea pas. Je le pris dans ma main ; il était froid. Pourtant il respirait encore…Oh ! son petit œil et le regard qu’il me lança, qu’il eut encore la force de me lancer, jamais je ne l’oublierai…ce regard presque humain, où il y avait de l’étonnement, de la tristesse, de la tendresse, et tant de choses mystérieuses et profondes que j’aurais voulu comprendre… il respirait encore… une sorte de petit râle, pareil au glouglou d’une bouteille qui se vide… puis deux secousses, us spasme,, un cri puis encore un spasme…Il était mort. / Je faillis pleurer. 10 »  



Les animaux domestiques

Dans une sphère domestique plus restreinte, se placeront chevaux, chiens et chats. Étroitement liés au destin de leurs maîtres et maîtresses, tantôt témoins des amours et du bonheur, tantôt eux aussi sacrifiés, lorsque viol, meurtre ou accident surviennent. Chaque animal prend nom et place, s’intégrant au sein du cercle familial.

Les chevaux :

Ainsi l’écuyère du roman homonyme possède Thor et Treya ; étalon et jument, à la fois faire-valoir sensuels, et outils de travail de la dompteuse-amoureuse, qu’est cette Julia Forsell : « On eût juré de quelque bête fantastique et superbe, un centaure à corps de femme ondoyant et souple, qui se jouait…. Le cheval s’arrêta net… La bête tourna sur elle-même, dressée, et Julia rougissante, reçut en plein corps la volée de bravos qui partit à la fois 11 ». La tragédie du viol qu’elle subit, bouleversant le cours de sa vie, l’oblige peu à peu à se reconstruire. Les chevaux seront là pour lui redonner le goût du bonheur, ou l’accompagner dans la douleur : « Freya bondit avec un long soufflement d’épouvante. Il y eut une seconde atroce d’angoisse. / …La jument, les reins cassés, avait fait panache, lançant Julia sous les pieds des chevaux affolés, qui la piétinaient. 12» L’écuyère entretient avec eux un lien d’affectueuse domination : l’animal ne peut-être toutefois qu’à son service, et l’amour qu’elle lui porte ne se traduira que dans l’inéluctable perte de soi.

 


Les chiens :

Ces destins associés se retrouvent aussi très clairement, dans le sort réservé à sa chienne Nora ; Julia., assise « un pied à l’échine d’un chien loup de l’Oural, qui dormait… les pieds sur sa chienne qui ronflait… Nora, la chienne blanche, caracolait derrière la langue pendante… une bête sèche, haute sur pattes, la tête plate effilée, les oreilles courtes en fer de lance. » Nora est le double de Julia, qui ne peut supporter sa présence lors de ses rencontres amoureuses, « enfermant la chienne endormie13 », tout en se défendant elle-même d’aimer. Par ailleurs, le meurtre de Nora signifiera la mort symbolique de sa maîtresse, suite à son viol, et le terrible traumatisme qu’il provoque, au sein de toute la maison : « Nora ! Nora !… Et comme la chienne se taisait toujours, semblant dormir, de son pied nu elle la frappa ; sous le choc, le corps de la bête morte se renversa, flasque et veule sur le flanc… Elle se pencha et vit le corps roidi de Nora, allongé de son long sur le dos, la gueule ouverte, la langue noire et roulée comme une pelure, avec des sanies sanglantes qui dégouttaient entre les crocs. Alors une désespérance l’envahit ; elle se leva, s’agenouilla devant la bête morte, l’embrassant : / -ma pauvre Nora !… ma pauvre Nora !…sanglotait-elle… Et la tête de Nora sur ses genoux, elle pleura doucement, le corps remué par un branlement de vieux pauvre. 14 »Autre spécimen : Spy, « minuscule animal au museau pointu, aux longues oreilles… pattes grêles semblables à des pattes d’araignée, et dont tout le corps maigre et bombé, frissonnait comme s’il eût été secoué par la fièvre. Un ruban de soie rouge, soigneusement noué, sur le côté… ». Il reste tout près de Juliette, dans Le Calvaire, et représente pour elle ce compagnon presque humain : « Allons Spy, dites bonjour à M. Mintié ! », cet amour canin en trompe-solitude : « Spy finit par mettre la patte dans la main de sa maîtresse qui l’enleva, la caressa et l’embrassa. / – Oh ! amour, va !… petit amour de Spy chéri…Puis il vint lécher les lèvres de Juliette qui s’abandonnait, réjouie… », cet enfant qu’elle n’aura jamais : « – C’est ça ! Dodo, Spy, dodo, mon petit loulou ! » 15 « Il a du bobo, le petit Spy… Où ça il a du bobo ? 16 »Mintié, l’amant désespéré de Juliette, deviendra le meurtrier du fragile petit chien, se vengeant sur lui de toutes les souffrances et déceptions infligées. Les circonstances du crime montrent que, dans l’état halluciné de Jean Mintié, Spy est assimilé à sa maîtresse : « En ce moment Spy sortit de sa niche…Tuer Spy serait la plus grande douleur que je puisse infliger à Juliette……je lui écrasai la tête contre l’angle de la cheminée…un œil arraché tomba sur le tapis… / Le meurtre de Spy me parut une action monstrueuse…comme si j’avais assassiné un enfant…Tuer Juliette…Juliette ne me pardonnerait jamais…17 » L’animal, en partageant la vie de ces femmes, prend la place de l’amant, du mari ou de l’enfant absents. Sterling, le petit caniche noir de la Comtesse Paule dans Noces parisiennes, s’inscrit dans cette lignée. Symbole des travers de la bonne société à laquelle il appartient, il reproduit les comportements induits par le luxe, la frivolité, ou la ridicule insouciance. La comtesse fait paraître un article dans Le Figaro suite à sa disparition (rapt ou fugue), lui donnant ainsi le statut de l’être cher, dont l’absence alimente les potins mondains, entre deux « grands prix ». : « Pardon, mon ami, vous n’auriez pas vu un caniche noir… avec un petit bracelet d’or vert à la patte ?… 18»Tels sont dépeints chiens et chevaux : alliés et témoins de fougueuses passions, bien innocentes victimes des ardeurs amoureuses destructrices, ou créatures oisives prisonnières de leurs écrins de soie… Toutes à l’image de leurs maîtresses, tantôt agressées, tantôt livrées à la solitude d’une caste, elle aussi régie par les hommes.Dingo et Miche échapperont toutefois, dans Dingo, à ces destins tragiques ou absurdes, pour peu que leur maître sache préserver leur liberté, et les considérer comme des êtres dignes de mener une vie autonome L’insouciance guide la petite Miche, jeune chatte joueuse, paradoxalement adoptée par le chien Dingo : « Dingo et Miche couchaient ensemble….Jamais je n’ai vu une amitié aussi vigilante, passionnée, entre deux bêtes de races ennemies…19 », qui ne fraye que peu avec les autres espèces, voire les massacre20.Dingo fait l’admiration de son maître : « Ses gestes avaient une éloquence plus expressive, plus précises que nos paroles21 ». L’observer transformera le questionnement philosophique de l’homme, bien prêt à abandonner tout préjugé, qui connaîtra grâce à son chien, tendresse (« Voyons mon petit Dingo, mange…pour me faire plaisir 22»), humilité (« Cette résistance de Dingo, cette énergie à défendre sa personnalité, irritantes d’abord, firent bientôt que je mêlai, à mon admiration et à ma tendresse pour lui, du respect23 »), et admiration face à la « perspicacité de Dingo24 » , quand il prend par exemple en grippe un notaire véreux, ou les militaires25 ou encore lorsqu’il cherche l’innocence et la spontanéité des enfants dans le jeu26, ou bien l’immoralité d’un meurtrier vagabond27.Ce Dingo si complexe, perçu tantôt comme un homme28, tantôt comme un animal, se montre à la fois sauvage et, parfois, plus civilisé que les hommes, puisqu’il demeure toujours libre de ses actes29. Il devient l’emblème d’une nature indomptable, donc salvatrice.Puis viennent d’autres figures de chiens30, troupeaux ou cirques zingari, le plus souvent misérables, sur le mode de la communauté humaine rurale ou nomade, comme dans L’Abbé Jules ou L’Ècuyère31. Autres spécimens : singe, ou perroquet, intégrés dans un groupe d’autres espèces, ou en chambrée animalière, bien mieux traités que les domestiques de la maison, évoqués dans Le Journal d’une femme de chambre32.

 


Qui de l’homme, qui de la bête…

Ainsi l’évocation des animaux, ne fait-elle que renforcer la dénonciation de la quête incessante de domination, voire simplement de l’absurdité de cruelles destinées induites par les mêmes caractères humains, fatalement destructeurs. Caractères plutôt masculins dans l’ensemble, car la plupart des femmes recherchent la compagnie des animaux, les entraînant dans une pauvre destinée, demeurant – elles aussi – soumises au rapport dominant-dominé, instauré par les hommes. Les femmes de militaires et de notables, ou celles issues d’un petit peuple opprimé, ne suivront jamais que l’exemple d’un mari, chef de famille tyrannique et / ou alcoolique.Le terme de « figures animalières » recouvre le sens d’une nouvelle monstruosité : celle de l’oppression unilatérale et néfaste qui s’opère sur le monde animal, détruisant des espèces qui ne suivent que l’instinct, l’amour ou la fidélité avec sincérité et authenticité, vertus auxquelles seuls quelques personnages, artistes, enfants, marginaux ou dissidents, peuvent aussi accéder.La nature et l’instinct sont ainsi sublimés : « …Le tigre et l’araignée, comme tous les individus qui vivent, au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et divine immoralité des choses…33»La métaphore de l’animal innocent, pourchassé, sacrifié ou précipité dans un drame qui ne le concerne pas, contribue à dépeindre un monde où, sous bien des aspects, la bête vertueuse, car acceptant sa propre vérité, prévaudrait sur l’homme, dont l’une des chances de salut ne serait peut-être, simplement, que de lui ressembler. Sensible à l’appel de la liberté34, seul le maître de Dingo, autre double d’Octave, en miroir avec son chien, aura-t-il su rendre une part de nature à la nature. Fabienne Massiani-Lebahar


NOTES1.  L’Abbé Jules, Éditions Milles pages, Mercure de France, 1991, p. 578.2. Ibidem , pp. 572-573.3. Le Calvaire, Milles pages, Mercure de France, 1991, p. 232.Ibid « … Le vent m’apporte par dessus la colère des flots, la plainte des avrilleaux et descourlis.», p. 259.Ibidem, .« Les corbeaux passent, passent sans cesse, passent en files interminables et noires…»,p.268.Ibidem, « Ce soir là Juliette ne parlait que d’âme, que de ciel, que d’oiseaux ; elle avait un besoin d’idéal… », p. 307.4 .Le Jardin des supplices, Édition Folio classique, 1995, p. 106.Loc.cit Les affaires sont les affaires, Éditions Arthème Fayard 1911) , pp. 29-30.5. Dans le ciel, Éditions du Boucher, p. 135.Ibidem, « L’après-midi, jusqu’au soir, il dessinait son paon. Il fit des paons tristes, des paons ivres, des paons fous… une façon resplendissante de relever et de développer sa queue magique qui mettait Lucien en joie, en délirant de joie. », p. 138.Ibidem, « … Près du paon mort, le col tordu, Lucien étendu dans une marre de sang, toute sabarbesouillée de caillots rouges, Lucien l’œil convulsé, la bouche ouverte en un horrible rictus, gisait. », p. 144.6. Ibidem, pp 69-70. 7. Dingo, Éditions du Serpent à plumes , 2002, pp. 391-397.8. L’Abbé Jules, Édition mille pages/Mercure de France, 1991, p. 584. 9. Ibidem, pp. 101-102.. 10 Les 21 jours d’un neurasthénique, Éditions du Boucher, .p. 5411. L’Écuyère, Éditions du Boucher , p. 32.Ibidem, « Fille du rêve, de cheval ailé de Pégase. », p. 33.Ibidem, « Et comme la bête de sang se cabrait, enlevant de terre le groom pendu au mors, elle s’avança, empoigna les rênes à pleine main et d’un bond fut en selle….débrouillant la mêlée fauve des cuirs… » , p. 48.. Ibidem, «  Julia galopait bellement, bien campée sur les hanches, les épaules basses, la taille ferme et cambrée… Tandis qu’elle rêvait, les yeux noyés d’une extase. Elle repartait enfin d’un galop outrancier, les paupières closes, la peau frissonnante aux chatouilles de l’air… cheveux fous tordus comme les brins d’or d’une dragonne, souriant de son même sourire attirant de sirène…Puis la bête ramassée soudain partit à fond de train vers l’obstacle… » , p. 49-50.Ibidem, « Alors elle passa son bras dans la bride, tandis que la belle bête câline frottait contre sa hanche son mufle d’un ton de chair tigré de points vineux. » , p. 67.Ibidem, « Elle fouailla à toute force la croupe du cheval en défense, qui ruait, pointée et calmée tout à coup. Docile, la bête se remit au trot… Julia descendue, baisait son cheval sur le nez. », p. 73.12. Ibidem, « Elle s’était reprise de passion pour ses chevaux, les visitait à l’écurie…flairait l’avoine et la paille…Le matin ils montaient ensemble, galopant en toute outrance… », p. 208.Ibidem, « Le cheval dressé s’abattit dans le sable, sur les genoux. Elle souriait doucement… », pp. 229.230.13. Ibidem, pp 47. 49 et p. 109.14. Ibidem , p. 168 et p. 170.15. Le Calvaire, Éditions Mille pages, Mercure de France, 1991, pp 152-153.16.Ibidem, p. 160.17 Ibidem, pp. 319.320.18. Noces parisiennes, Librairie Nizet., 1995, p. 175.19. Dingo, Éditions du Serpent à plumes,  2002: « Dingo et Miche couchaient ensemble….Jamais je n’ai vu une amitié aussi vigilante, passionnée, entre deux bêtes de races ennemies… », pp. 112-113.20.Ibidem, « Toutes les poules étranglées, éventrées, toutes les poules mortes, déjà raidies, étaient rangées, comme pour une exposition, côte à côte, méthodiquement, par rang de taille ,sous le hangar bouleversé… », pp. 265-66 et p.285.21. Ibidem , p. 50.22. Ibidem, p. 48.23. Ibidem, p. 53.24. Ibidem, p. 165.25.Ibidem, « Depuis ce temps , Dingo avait pris en haine tous les militaires et même ce placide garde-champêtre qui n’avait de très peu militaire qu’un képi… », p.326 26. Ibid.,: « Il raffolait de des enfants, surtout des plus petits, à qui il pardonnait les puces, les poux, toute cette affreuse teigne dont ils étaient dévorés jusqu’à en prendre sa part… Entre les 3 petits et Dingo, d’interminables parties, des cris, des chants, des ébats… », pp. 212-213. 27. Ibid:em, « En deux bond, il est près de l’homme. Comme si il comprenait ce qui se passe, ce qui se dit autour de nous, ce qui menace son ami, pris d’une grande piété, il lui lèche les mains enchaînées… » , p. 133. 28. Ibidem, , « Tiens mon garçon…ce matin il a passé un lièvre…un gros lièvre d’au moins huit livres… », p. 128 :29. Ibidem, « Il me semblait reconnaissant de l’avoir amené là, où il pourrait vivre, respirer, courir, être heureux… » , p. 372.30. Ibidem, « Ce qui l’avait attiré là tout d’abord, c’étaient les chiens. / Il y en avait de toutes formes, de toutes les origines… galeux comme des mendiants…hargneux, turbulents, batailleurs… » p. 99.Ibidem, , « Et ils vont ainsi, le cheval, l’âne , ’homme et le chien… » , p. 205.31. L’Ecuyère, Édition du Boucher, pp 71-72.32. Le Journal d’une femme de chambre, Éditions Fasquelle, 1971, p.302.33. Le Jardin des supplices, Édition Folio classique, 1995, p. 225. 34. Dingo, Éditions du Serpent à plumes,  2002, « J’avais remarqué que Dingo apprenait très facilement, sans le moindre effort, tout ce qu’il jugeait devoir lui être agréable et utile dans la vie. Pareil en ceci aux cancres, aux délicieux cancres du collège, tout ce qui lui déplaisait, c’est à dire tout ce qui ne correspondait pas à sa sensibilité, à sa mentalité de chien - Dieu sait que ce n’était pas rare !- aucune force humaine, ni la sévérité, ni la ruse n’était capable de le lui faire accepter. Vous ne me croirez pas : il simulait l’incompréhension pour n’avoir point à obéir, et qu’on ne pût vraiment pas lui savoir mauvais gré de ses résistances. Si parfois il affectait de ne pas comprendre, ce n’était pas, à la façon des critiques, pour en tirer vanité et s’en faire un surcroît de réputation et d’honneur, mais pour qu’on le laissât tranquille, qu’on lui permît de vivre, à l’abri de nos sottises, selon ses goûts, une vie normale, une vie harmonieuse de chien. Comme il avait, au fond, de l’amour-propre et de la franchise, il ne s’obstinait pas longtemps dans ce rôle d’idiot, qui du reste ne lui seyait pas du tout…Alors tandis que je lui débitais des discours pédagogiques, Dingo, la tête obliquement penchée, ses prunelles réfugiées sous l’angle des paupières que bridait un petit rire ironique, me regardait avec une malice déconcertante qui, me troublant beaucoup, éteignait vite l’ardeur de mes improvisations oratoires», pp.49-50

 

 

Musée Rodin

La Correspondance générale d’Octave Mirbeau vient de paraître aux éditions « l’Âge d’Homme », sous la direction de Pierre Michel . Parmi toutes les lettres, se trouvent celles échangées avec Auguste Rodin . Par ailleurs , Les Combats esthétiques, articles également édités sous la direction de Pierre Michel , montrent clairement l’influence de Mirbeau (critique d’art) sur la carrière et la vie de Rodin.

Proposition de journées de lectures et rencontres , au musée Rodin : Auguste Rodin et Octave Mirbeau . Septembre 2009.

 

 

Cahier Octave Mirbeau n° 16 - 2009

Les États mystiques dans l’œuvre d’Octave Mirbeau


Octave Mirbeau est non seulement le brillant pamphlétaire et le chroniqueur anarchiste qui dénonce les méfaits de son siècle, mais encore un écrivain passionné, douloureusement atteint par la réalité des choses. Souffrance et création érigent son œuvre fictionnelle, peuplée de personnages, révélant explicitement les causes et circonstances qui les abstraient du monde, les élevant notamment au rang d’artistes.

Les états qu’ils traversent sont finement décrits, que ce soit par exemple dans Sébastien Roch, Dans le ciel, Le Calvaire ou L’Abbé Jules, avec la perte de soi, l’ascension pour l’accession à l’infini, l’extase ou le ravissement cataleptique, etc. La fréquence d’évocation de ces thèmes, autant que la similitude de comportement des principaux protagonistes, laisse imaginer que le narrateur restitue une expérience familière.

Perte de soi dans le néant, extase, ravissement, accession à l’infini : autant de thèmes associés aux expériences mystiques, depuis l’antiquité.

L’importance des « grands horizons » du « grand ciel » (1*), empreints de spiritualité chez Octave Mirbeau, ouvre sur la métaphore d’un état propice à la création, qui pourrait s’apparenter au « désert silencieux », « au néant innommé » de maître Eckart , du prieur Ruyesbroeck, des Béguines ou de Jean de la Croix., qui cherchaient là toutes formes de « Déité ».

Ces personnages redéfinissent perpétuellement leur place au sein d’un monde, où, tout en explorant ainsi leurs propres limites corporelles, ils cernent l’origine de leur souffrance et de leur différence (tout comme Sébastien Roch et son ami Georges, Lucien de Dans le ciel, Jean Mintié dans Le Calvaire, ou encore l’abbé Jules.

Cette quête du rapport Moi-Infini – dans le sens de la dialectique animiste dualiste définie par Spinoza (cf. Œuvres I.Pensées métaphysiques, III. Ethique-GF Flammarion 1965) et Aristote (cf. De l’âme, Ethique de Nicomaque-GF Flammarion)– s’établit dans toutes les circonstances rapportées dans ces romans, dont la structure novatrice, hors des repères classiques établis (notamment chronologiques), renforce le sentiment de perte de soi.


Par ailleurs, comme dans l’œuvre de Plotin, s’instaure le rapport entre silence et mutisme, mort et sommeil (personnages féminins dans Le Calvaire ou Le Jardin des supplices). Les descriptions d’héroïnes aimées, endormies, ainsi que l’association « souffrance-mort-plaisir charnel » (2*), renvoient aux mortifications, plus encore explicites avec le père de Kern dans Sébastien Roch, Jean dans Le Calvaire ou l’abbé Jules : chaque douleur permet son dépassement (3*) et la rupture avec une réalité, qui, ramenant au corps, entrave l’ascension de l’âme vers un ailleurs possible. S’infliger ces douleurs reste, en soi, un acte libérateur.

À maintes reprises ces romans deviennent donc le lieu du ravissement, hissant les personnages, illuminés, guidés vers des sphères qui les écartent d’une médiocrité ordinaire, à l’origine de toutes turpitudes, dans la fusion de l’amour et de l’art : « Regarde donc !…La société qui s’acharne sur toi » ; « L’amour, c’est l’effort de l’homme vers la création » (Le Calvaire).

Paradoxalement un autre récit, Sac au dos, qui, à première lecture, ne se rapporte qu’à une banale randonnée, se réfère aussi au dépassement de soi et à chaque étape d’une souffrance acceptée : souffrance musculaire, suffocation et sudation, non sans lien avec le cheminement du calvaire chrétien.

Peu après Octave Mirbeau, Romain Rolland décrira des sentiments analogues, notamment celui de la disparition, happé dans « le flot de la mer infinie », ou dans la musique, si présente dans les romans de Mirbeau (*1). Très influencé par la quête bouddhiste du Tout universel (cf. La vie de Ramakrishna), Romain Rolland décrit cette sensation océanique, dont l’exploration littéraire s’affirme d’ouvrage en ouvrage. Sigmund Freud l’analysera, pour avoir vécu des expériences semblables, les répertoriant, puis les associant au « principe de mort » en psychanalyse. (cf. « l’inquiétante étrangeté ; trouble sur l’Acropole »). Romain Rolland démontre dans ce sens, les fondements du bouddhisme, visant à la quête de l’État Suprême, celui du détachement total, finalement si proche de l’expérience des mystiques chrétiens.

L’amalgame entre ces états et l’hystérie reste fréquent. Bertrand Marquer a mis en évidence la progression vécue par quelques-uns des personnages féminins dans les romans de Mirbeau, allant de l’excitation à la prostration. Freud différencie clairement ces états mystiques en les définissant comme des « états ordinaires de rupture », de « dépersonnalisation » (cf. « l’inquiétante étrangeté »).

Le fait est que, omniprésents, principalement dans les romans autobiographiques, ces mêmes états se révèlent tantôt néfastes et terrifiants, tantôt à la source de toute création, salvateurs et rédempteurs.

Alors, serait-ce l’influence de la religiosité des Jésuites, ou la propension naturelle d’Octave Mirbeau à se soustraire au réel, qui en aurait généré une description si authentique ? Ou peut-être ne s’agit-il finalement que du pendant nécessaire à la lucidité, si objectivement cruelle, avec laquelle Mirbeau restitue, sans aucune concession, le monde qui l’entoure.

Fabienne MASSIANI-LEBAHAR

 

Citations

1 Dans le ciel, Éditions du Boucher (2003), p. 26. Voir aussi :

« Et l’on semble perdu dans le ciel, emporté dans le ciel, un ciel immense, houleux comme une mer, un ciel fantastique… ce ciel qui vous entoure d’éternité silencieuse…le vertige de l’abîme… » (p. 27)

« [...] rien que du ciel, du vide autour de soi… » (p.100)

« |...] les membres rompus, a tête engourdie, je tombais dans des prostrations semblables à la mort. C’était en moi et autour de moi, comme un immense abîme blanchâtre, comme un grand ciel immobile… » (p. 100)

« Il est extraordinaire mon pic… il y a des endroits où l’on ne voit pas la terre, où l’on ne voit que le ciel.. dans une perpétuelle ascension vers l’infini…Tout autour de moi, le ciel,. Nul horizon… dans ce vide incommensurable, dans ce silence des éternités splendides… » (p.118)

« Ce que je voudrais, ce serait rendre, rien que par de la lumière, rien que par des formes aériennes, flottantes, où l’on sentirait l’infini, l’espace sans limite, l’abîme céleste, ce serait rendre tout ce qui gémit, tout se qui se plaint, tout ce qui souffre sur la terre…de l’invisible dans de l’impalpable.. » (p. 126)

 

* Sébastien Roch, coll. 10/18, 1977

« [...] une fuite de ciel, de ciel étoilé…longtemps il s’attacha, rêveur, à la contemplation du ciel.. » (pp. 89-90)

« [...] il ne sentait rien, ni ses jambes endolories, ni ses reins rompus, ni la pesante boule de plomb qui lui emplissait l’estomac…il regardait devant lui, sans voir, sans entendre… » (p. 98)

« [...] l’idée de la mort descendait en lui, endormante et berceuse…il ressentait quelque chose inexprimablement doux…comme la volatilisation de tout son être, de tout son être sensible… » (p.111)

« [...] à mesure qu’il avançait, il ne percevait plus la résistance de la terre sous ses pieds…il ne voyait plus rien que l’espace qui lui-même se transformait en blancheurs flottantes… » (p.112)

« il en savourait l’harmonieuse et presque divine musique…c’était comme un mystère de résurrection…une extase auguste d’amour… » (p. 127)

« [...] toutes les harmonies, toutes les extases… ce jour là il en avait la révélation corporelle…ces mélodies le prenaient dans sa chair, le conquérait dans toute son âme, et y réveillait quelque chose de préexistant à son être... en assomptions d’astres, tout un monde immatériel… » (p.155)

« |...] un éblouissement, un vertige. Tout autour de lui tourna…et il vit la nuit, une nuit noire… » (p. 173)

« [...] le langage supra- humain, supra-terrestre, et en l’écoutant je retrouve les extases anciennes…mon âme, s’arrachant à l’odieuse carcasse de mon corps, s’élance dans l’impalpable, l’invisible, dans l’irrévélé…toutes les formes qui errent dans l’incorruptible étendue du ciel…illuminations de mon cerveau réjoui par la lumière… » (p. 306)

 

* Le Calvaire, Mercure de France,1991

« [...] il fallait qu’elle m’arrachât de force à cette extase, car je n’eusse point songé, je crois bien, à retourner à la maison, enlevé que j’étais en des rêves qui me transportaient au ciel » (p. 44)

« J’aurais désiré lui parler, que c’était bien de contempler le ciel ainsi, et que je l’aimais de ces extases…Ah ! l’horizon qu’ils embrassaient était si loin, si loin ! et par delàl’horizon, un autre, et derrière cet autre, un autre encore… » (pp. 96-97)


L’Abbé Jules, Mercure de France, 1991

« [...] ça et là, des Océans…au dessus du ciel… » (p. 531)

« … comme un lac immense, sans horizon, sans limites…un lac sur lequel je me sentais doucement traîné parmi des blancheurs d’onde, des blancheurs de ciel, des blancheurs infinies… » (p. 644)


2* Le Calvaire , Mercure de France, 1991

« Elle dort, dans le silence de la chambre, la bouche à demi entrouverte, la narine immobile, elle dort d’un sommeil si léger que je n’entends pas le souffle de sa respiration…Une fleur, sur la cheminée, est là qui se fane, et je perçois le soupir de son parfum mourant…De Juliette je n’entends rien…Juliette ne bouge pas…Mais le drap qui suit les ondulations du corps,, moule les jambes, se redresse aux pieds, en un pli rigide, le drap me fait l’effet d’un linceul. Et l’idée de la mort, tout d’un coup, m’entre dans l’esprit, s’y obstine. J’ai peur, oui, que Juliette ne soit morte ! » (pp. 173-174)


3* Dans le ciel, Éditions du Boucher

« [...] au milieu de l’universelle souffrance…l’impénétrable énigme…la divinité » (p. 57)


* Sébastien Roch, coll. 10/18, 1977

« [...]  infliger à son corps la torture physique d’une multitude d’aiguilles enfoncées dans la peau…échapper à ces regards qui le martyrisaient… » (pp.104-105)

« tout l’infini de la douleur, de la solitude de l’homme…il eût souhaité voir la mer, pourquoi ne la voyait-il pas…sa pensée vagabondait d ‘un objet à l’autre, s’attachant surtout aux choses flottants, aux nuages… » (pp. 107-108)

« Il portait un cilice, disait-on, on se flagellait…ses yeux souvent brillaient d’une étrange flamme mystique, dans un grand cerne de souffrance. »P196

« cette chair où malgré les jeûnes, les prières, les supplices, le péché dormait encore ;, il faudra que je la déchire, que le l’arrache fibre à fibre avec mes ongles, avec… » (p. 216)

 

* Le Calvaire, Mercure de France, 1991

« […] gravir jusqu’au bout le chemin douloureux de ce calvaire, même si ma chair y reste accrochée en lambeaux saignants, même si mes os à vif éclatent sur les cailloux et sur les rocs ! »

 

L’Abbé Jules, Mercure de France, 1991

« […] pareil aux anciens chercheurs de martyre, se flagellait, se déchirait, écartait, avec ses doigts, les plaies ruisselantes, éparpillait, sous la terreur des cous volontaires, les lambeaux de sa chair et les gouttes de son sang… » (p. 391)

 

Sigmund Freud et Romain Rolland, Correspondance (1923-1936), éd. Henri et Madeleine Vermorel, P.U.F., 1993.

« L’hystérie comme arme polémique dans L’Abbé Jules et Le Jardin des supplices », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12.

 

plus d'infos sur : www.mirbeau.org

 

Cahier Octave Mirbeau n° 15 - mars 2008

Les circonstances d’une rencontre

Il est de ces auteurs qui vous sont proches, tel un ami intime ou un membre de votre famille. Tout ce qu’ils avancent vous concerne directement et profondément, comme une révélation, qui ne pourrait être fortuite.

Octave Mirbeau s’est ainsi présenté à moi un jour de canicule, dans le midi. Un jour où l’air manquait, laissant bêtes et gens dispersés dans chacun des endroits les plus frais de la maison, avec l’entière disponibilité du farniente.

J’y ai lu « sac au dos ».

L’histoire sans fioriture d’un homme qui marche, tout en refusant la randonnée, qui rechigne à exécuter ce qu’il doit. Cette pénibilité, doublée du manque d’air que je vivais, prit le sens insolite de l’écriture métaphorique.

L’absurdité d’un moment que nous connaissons tous, où nous avançons, et subissons, mais en même temps trouvons le dépassement de cet état, qui nous amène dès l’instant d’après vers un but.

Bien au-delà de la contrainte, se trouvait une forme de mysticisme ordinaire (en référence aux expériences du cheminement rapportées par maître Eckart ou Pétrarque) qu’Octave a su relater avec les termes d’un quotidien si commun, qu’il en devenait véritablement hilarant.

Au final se tenait face à moi, un être comique car imparfait, dont l’intelligence, la lucidité et la distance, contribuaient à surmonter ses propres contradictions.

Derrière les mots, se profilait un sens aiguë du dévouement et de l’amitié envers celui qu’il faut accompagner, qui me touchait vraiment.

Quelques jours plus tard, je retrouvais Octave chez un autre de mes amis: Paul Léautaud, dans son «bestiaire».

Octave y figurait.

J’ai su plus tard son attachement à Dingo, pour tout ce qu’il représente d’insoumission, d’animalité, et n’ai pu qu’y revivre le sentiment éprouvé pour mes chiens.

Je lisais encore Octave, dans « le journal d’une femme de chambre»: son style, à l’essentiel, me ramenait à «l’écriture véritable», aux accents d’existentialisme et d’avant-gardisme, finalement modernes, aussi, proches de ceux d’un Peter Handke.

Une écriture tout au service de la vérité, de l’acceptation de sa propre identité subjective, de son introspection, d’une constante prise de risque, qui relève pour moi, de cette poésie pure. Celle que j’attends, souvent en vain, de toute prose.

Puis Octave dans le «jardin des supplices», offrait de la cruauté une lecture peu ordinaire, par les moyens de la simple expression d’une totale liberté narrative, de la sublimation de l’art et de l’amour; sans nulle retenue.

Il y a là de l’obscène franchise, de la veine d’un Louis Calaferte

Connaître mieux Octave.

J’ai lu encore, retrouvant même ça et là des thèmes chers; ceux de l’errance, de l’anéantissement ou de la sensation océanique d’un ciel qui ravit. Tous ces passages mystérieux et sensuels, me ramenaient à Romain Rolland, sa correspondance avec Freud, à sa manière de cerner au plus près l’évocation d’un monde intérieur, qui est mien, indéniablement.

De sa biographie, je retiens qu’il connut très tôt le sentiment de révolte, et la mélancolie; une souffrance latente. Il s’en rongeât l’estomac: douleurs familières.

A l’évidence de cette accumulation même d’épreuves et de combats, au sein d’un cycle de vie et mort allant du 16 au 16 février, il puise son originalité, sa force, et son obstination. Sa place d’observateur lui confère, en permanence, le rôle de ce dénonciateur caractériel, bienveillant au bout du compte, car singulièrement humain.

L’œil d’un artiste jugeant de la qualité du tableau, avec l’exigence de l’esthète.
Mais quoique sombre bien souvent, l’œuvre d’Octave n’en demeure pas moins onirique, souvent loufoque ou cocasse, ouverte aux nouvelles aventures les plus casse - gueules de son temps.

Tout nous a donc poussés inexorablement l’un vers l’autre. Le voilà aujourd’hui devenu cet ami, qui s’érige pour moi en un modèle incontestable de fidélité à soi même, de volonté vive, et de rébellion contre ce que l’homme ne veut accepter de lui-même, évitant systématiquement dans la formulation sans complaisance, toute mortifère mièvrerie.

Sous couvert de dérision, l’émotion seule le guide, engendrant de grands élans d’enthousiasme, en gage du bonheur possible, où la création reste toujours l’élément fondateur.

Emotion partagée, pour moi, depuis cette canicule d’un après-midi d’été.

Fabienne Massiani-Lebahar Janvier 2008

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A propos de Nuraghe de Liliana de Vito

Chapelle Ste Anne-Arles

Quelques poudres d’or se déposent, par bribes d’un monde oublié.

Des toiles, en suspens, s’écorchent alors, sous la poussée d’éléments nourriciers, aux sources mêmes du sol. Tandis que par vagues, leurs structures révèlent, inlassablement, l’émergence d’une écorce sacrée, entaillée ça et là d’écritures, douloureusement évanouies.

Un bleu nuit s’installe, serein, qui ne dure pas, dans la révélation du mystère d’héritages enfouis, rituellement sacrifiés.
Puis soudain, la fulgurance de la lumière inaugure tout chemin possible, sur les traces de Sainte Anne, offerte en ce lieu, à sa nudité minérale, bienfaitrice.

L’énigme d’un souffle s’infiltre, comme la caresse consentie à l’envol virginal. La traversée d’un rideau gigantesquement centré s’impose, en loi éphémère.

S’élancer, libre, d’une terre sombre, matricielle, qu’aucun pied impudique n’aura su fouler. Pour l’instant.
Y grouillent les traces d’une humanité, qui refuserait définitivement, jusqu’à l’essence intolérable de la souillure première.

La douleur ne fuit, après tout, que son origine.

Fabienne Massiani-Lebahar
Février 2008

www.lilianadevito.e-monsite.com